Le sourire du singe
- le voleur de silhouettes
- 1 mars 2024
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 11 oct. 2025

Dans la veine de Nuits off & du voleur de silhouettes chez le même éditeur, ce recueil de nouvelles forme un récit décalé. "Je pense que Paris n’est pas simplement faîte de briques et d’histoire. La ville est bâtie également des récits et des imaginaires des personnes qui l’animent."
Suivez la trame de cette histoire qui fonctionne comme une rame de métro. Ces nouvelles sont comme des stations ; indépendantes et intimement liées entre elles.
Des silhouettes se lient par les liens du hasard, du destin et du quiproquo. Ainsi, un professeur de français prenant la parole lors d'un enterrement sufit à plonger dans une histoire de pirates : les antiquaires du marché d'Aligre, un assassin professionnel, un peintre en lettre, un ancien légionnaire devenu restaurateur et quelques autres. Tout commence le jour de l’enterrement de Fred, et plusieurs de ces proches enquêtent sur les raisons de son décès.

Extrait, premières pages : Tout était bien rodé et sans surprise, si ce n'est cette cérémonie du mois de novembre : c'était la première fois qu’il allait rire à un enterrement. Tout avait pourtant si bien commencé, un froid humide présageant d’un léger crachin, le gris des véhicules mortuaires s’insinuait avec lenteur dans les allées. De sombres silhouettes glissaient entre les tombes. Les mines ténébreuses et les visages aux cernes de circonstance. Tout était d’une tristesse inéluctable. Une telle banalité en pareil instant relevait de l’œuvre d’art. L’âge moyen du public
pourtant laissait à penser qu’il ne s’agissait ni d’une vieille tante, ni d’un vieillard.
Passer inaperçu pour Bertrand semblait plus compliqué. La plupart de ceux qui composaient le cortège ayant 2O ans de moins que lui. En se mêlant au groupe, il surprit des bribes de conversation. On pleurait un trentenaire que rien ne prédisposait au suicide. Ses amis, un groupe de jeunes gens,s’interrogeaient sur ses motivations, on reconnaissait avec lui qu’on ne connaît jamais ce qui se trame dans les méandres complexes du cerveau. On porta le cercueil en terre. L’inhumation allait être rapide. C’est alors que se produisit le fait le plus inattendu auquel il lui eut été donné d’assister : celle que l’on devinait être la
mère du « défunt » demanda si quelqu’un voulait bien dire quelques mots. Machinalement et pour une raison de génération, sans doute, les regards se tournèrent vers lui. Pris de panique, il saisit le bras d’un homme vêtu d’un élégant Loden noir qui se tenait à ses côtés depuis le début. Ils étaient les deux seuls hommes d’âge mûr de toute la procession. Bertrand n’hésita pas un instant, il fallait agir vite sous peine d’être découvert. Il entraina l’homme au Loden jusqu’au bord du trou où les employés venaient de descendre ce fichu macchabée, lui faisant fermement comprendre que c’était à lui de prendre la parole.
L’homme hésita, puis, semblant chercher ses mots, annonça qu’il éviterait l’inévitable éloge du défunt : il expliquerait l’arrogance de Socrate face à ses juges :
Un silence incroyable saisit l’assistance. Si cela n’avait été le cas, on se serait cru à un enterrement.
- « Dès qu'il entre dans le prétoire, Socrate sait qu’il s’agit d’une cause perdue. Pour que ses juges l'acquittent, il faudrait qu'ils fussent philosophes avant d'être citoyens, même s'il déployait un torrent d'éloquence. »
Et voilà l’homme d'expliquer que Socrate ne pourrait pas échapper à la condamnation - d'où ce premier discours, cette première plaidoirie « non coupable » assez maladroite, au déroulement peu clair, et aux arguments d'une efficacité contestable. Cependant, Socrate pourrait peut-être échapper à la peine capitale. Plusieurs commentateurs inclinent à penser qu' Anytos, Mélétos et Lycon ne voulaient pas la mort
de Socrate, mais peut-être seulement son exil. Sur ce point, le moins qu'on puisse dire est que Socrate prend tout lemonde à contre-pied. Et l’homme de conclure qu’il n’y a pas de mots parfois que l’on ne peut oublier. « Rentrons chez nous en y pensant. »
Le public est surpris, dans les yeux nulle larme, mais l’incrédulité et la surprise devant un aussi savant propos.
- Cette question remet soudain tout le dialogue en lumière : Socrate voulait-il mourir ? Voulait-il depuis le début que la Cité d'Athènes le condamne à mort ?
Le silence retombe dans le cimetière. Par couples et par petits groupes, on commence à se disperser.
Une fille que l’on devine petite amie ou ex du disparu exhale un soupir. La vie reprend son cours.
C’est magnifique, profond, intelligent, tandis qu’on se félicite d’être là. Voilà les jeunes qui entourent leurs aînés et les pressent de venir boire un verre. Bertrand pense alors qu’il est temps de s’éclipser. L’homme au Loden lui agrippe le bras et d’un ton ferme :
- Vous m’avez entraîné dans cette histoire, ne me laissez pas tomber.
La mère du défunt vient le remercier de sa brillante allocution.
- Que de profondeur dans ces mots, comme il aurait aimé… Merci.
Puis s’adressant à Bertrand : « Comme il avait de la chance de vous avoir pour amis ».
Bertrand et l'homme au Loden vont boire, écoutent les cousins, les amis, les collègues. Certains s’invitent à une fête en préparation. Ils se laissent entraîner par la vie, reprennent une ou deux tournées et partent ensemble à la nuit tombée. Passablement ivres.
- Dans quelle direction allez-vous ? Demande Bertrand à l’homme au Loden.
- La même que vous...
- Puis-je me permettre de vous demander quelque chose?
- Faites.
- Quel lien de parenté aviez-vous avec le défunt ?
- Le même que vous, répond d’une voix assurée l’homme au Loden noir.
- Pardon ? Demande Bertrand, stupéfait.
- Voyez-vous, j'étais dans l’Education Nationale et suis à la retraite depuis 4 mois, j’habite ici au 7. Ma femme travaille encore, et je reste toute la journée à lire et à regarder par la fenêtre en l’attendant. Je m’ennuie passablement, vous savez! Or, il y a 3 mois, je vous ai remarqué, puis observé, je
vous ai vu vous glisser dans les cortèges sans comprendre vos motivations. Alors, cet après-midi, n’y tenant plus, poussé par la curiosité je vous ai suivi... Le reste vous le connaissez.
Ils se regardent. Un silence s’installe puis ils éclatent de rire.
- Mais alors, quand je vous ai demandé de faire l’homélie, vous avez dû paniquer ?
- Pensez-vous, au contraire ! Je n’ai fait que leur faire réviser un cours de philo de classe terminale, c’est tout, explique-t-il en riant. J’ai passé un très agréable moment. Je dois hélas prendre congé, ma femme doit être rentrée à l'heure qu'il est. Elle va s’inquiéter et puis, je suis arrivé.
Comme ils se quittent, Bertrand propose :
- Venez chez moi demain. J’aimerais bien avoir votre avis sur une ou deux bouteilles de Bordeaux que je garde pour ce genre d’occasion,
- Je n’y manquerai pas.
Avis des premier lecteurs
Un livre original dans son histoire et dans sa narration Yvon eirman
Une belle lecture fluide et rapide.les avis d' Agrippine


























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