top of page

expat

  • Laurent Nicolas
  • 17 juil. 2022
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 5 jours


C’est peut-être cela l’amour ; vingt-trente ans, on dessine l’être idéal de pied en cap, la couleur de ses yeux, l’arrondi de ses mains, son tempérament, sa famille, son pays, son gagne-pain – on ne transige pas, tout lui, tout elle, sinon rien – pour finalement s’amouracher de l’absolu contraire et implorer le pardon de l’univers d’avoir jadis été si couillon. Gaëlle Bélem





ree

Dans l'atelier Moreau : Projet abandonné ou perdu - acrylique sur toile 2 X 3 m - 2012 / 13.

Elle a grandi dans une vallée froide et pluvieuse coincée entre les Vosges et l’Alsace avec du foin dans les cheveux. Les femmes murmuraient entre elles toute la journée. Elles tuaient le lapin ou un poulet avec le geste assuré, aussi sûrement qu'elles écrasaient leur cigarette dans des coquilles de Saint-Jacques posées sur le rebord des fenêtres. La grand-mère, sa mère, ses tantes et les cousins disaient qu'elle n’avait pas une jolie silhouette, trop maigre, mal coiffée, qu'elle ne trouverait jamais de mari. Alors, elle quitta cette terre natale, à la sortie du lycée, seule solution pour satisfaire son besoin de fuir la ferme familiale. Elle ne connaissait rien de sa destination, ayant juste répondu à une annonce dans un journal professionnel. Elle qui n'avait jamais pris l'avion, partit un dimanche matin à l’heure de la messe pour prendre un poste, dès le lundi suivant à 10 000 km de là.


Elle a tout de suite aimé sa vie tropicale, l'air y était épais et humide, l’ombre des Jacarandas dessinant les cartes d'une nouvelle géographie. Le parfum de citronnelle mélée au datura, en bas de chez elle, acompagnait des frangipaniers et des manguiers plantés au milieu des haies sauvages le long des cases. Ils lui firent oublier les tristes hêtre et les frènes de son enfance. De sa fenètre une longue vallée descend jusqu'a l'océan indien, un soleil neuf, dans le ciel décapé par le vent, étincelle chaque jour, sur les illets. De grosses pluies surviennent chaque soir, avec elles, des nuées de moustiques dansant autour des lampes tempête. Puis, aussi vite qu’elles sont arrivées, les averses disparaissent. Elle aima le chant des feuilles des flamboyants et la folie de sa floraison, les arbres à palabres aux pieds desquels, parfois, les hommes se retrouvaient. Ce fut son poste de radio, auquel répondirent des oiseaux de nuit dont le nom lui était inconnu. Sa vie, devint de la poussière rouge, des palmiers ocres et le cri des vagues au loin, les jours de tempêtes. Sa nouvelle vie, la nuit fut donc au cri, des chiens errants chassant bruyamment en meutes et souvent les tambours de Maloya qui leur répondaient près du champ de canne à sucre ; puis, à l’aube : le tintamare des oiseaux. Tout ici, n'est qu'un tumulte qui devint familier et joyeux sculptant ses journées en caressant les années dans les alizés de nord est.


Comme elle avait quitté son histoire, on l’avait quittée à son tour. Elle avait construit sa vie, une nouvelle histoire s’était écrite, des amis, des amants, un enfant ; son lieu de naissance n’était désormais plus qu’une adresse sur un document administratif. Elle n’était jamais retournée en arrière, dans la ferme coincée entre les Vosges et l’Alsace, même pas pour l’enterrement.

Pourtant, elle avait acheté le billet, avait fait son bagage, repensé aux cousins, à sa mère, puis prenant la route du littoral s’était arrêtée pour regarder un groupe de baleines et leurs petits, venues comme chaque hiver se reposer en soufflant joyeusement dans l’océan. Un embouteillage en attroupement s’étaient formés de Boucan Canot au Cap La Houssaye et tous admiraient le spectacle des baleineaux en silence. Un recueillement sur la beauté de l’instant dura un long moment, et les gens se souriaient en regardant ! Toujours est-il qu’elle avait raté l’avion, mais gardait de ce moment une impression unique qu’elle ne pourrait jamais oublier. Elle était allée à l’aéroport néanmoins, pour se faire rembourser le billet. Elle s’était offerte, avec la belle somme, une robe de marque dans un magasin chic de Saint-Denis. Elle la porterait sans doute samedi pour aller dîner avec ce charmant voisin qui la sollicitait. Elle avait, toujours, pris son temps pour ce genre d’affaires. Il est vrai qu’elle avait toute une vie devant elle.

BUFFET DE LA GARE tgv  _ LAURENT NICOLAS .jpg
laurent nicolas  silhouettes  le couple .jpg
Silexpat.jpg
image.png
laurent nicolas silhouette 2024`.jpg
laurent nicolas Silhouettes 2024 en cours.jpg
ville de silhouettes laurent nicolas 2023_24.jpg
silouette en escale - laurent nicolas .png
silhouette plage laurent nicolas.jpg
IMG_0495 2_edited.jpg
bottom of page