Chroniques
Albert Camus

L’exil et le royaume
Ce recueil paru en 1957 fut la dernière œuvre littéraire de Camus publiée du vivant de l’auteur, d’une écriture limpide et précise, il est marqué dans son temps et sa géographie : L’Algérie des années 50 aux heures de la guerre. Le grand auteur excelle à coup sûr : 3 textes ont, à mon avis, les ingrédients de nouvelles d’exceptions, ancrées dans leur époque, dans la profondeur et pour la qualité de leur chute.
"L’hote" est sans doute la plus belle, c’est l’histoire de Daru l’instituteur, isolé sur le haut plateau algérien aux portes du désert, qui confronte l’humanisme à la guerre des hommes . Elle fut adaptée au cinéma (loin des hommes) par David Oelhoffen, en 2014. « Les muets » : La plus forte, évocant l’exil en Algérie est le récit de tonneliers mal payés dans un monde qui change où leur métier disparait est criante d’actualité !
Puis « La femme adultère » : la première nouvelle du bouquin qui contient tous les ingrédients d’un chef-d’œuvre : L’épouse d’un commis voyageur algérois découvre un soir, d’une terrasse qui domine le désert, la déchirante beauté du monde ;
Depuis toujours, sur la terre sèche, raclée jusqu’à l’os, de ce pays démesuré, quelques hommes cheminaient sans trêve, qui ne possédaient rien, mais ne servaient personne, seigneurs misérables et libres d’un étrange royaume. Janine ne savait pas pourquoi cette idée l’emplissait d’une tristesse si douce et si vaste qu’elle lui fermait les yeux. Elle savait seulement que ce royaume, de tout temps, lui avait été promis et que jamais, pourtant, il ne serait le sien, plus jamais, sinon à ce fugitif instant, peut-être, où elle rouvrit les yeux sur le ciel soudain immobile, et sur les flots de lumière figée, pendant que les voix qui montaient de la ville arabe se taisaient brusquement. Il lui sembla que le cours du monde venait alors de s’arrêter et que personne, à partir de cet instant, ne vieillirait plus ni ne mourrait. En tous lieux, désormais, la vie était suspendue, sauf dans son cœur où, au même moment, quelqu’un pleurait de peine et d’émerveillement.
Ann Beattie

Ann Beattie est une "spécialiste" de la nouvelle.
Certains de ses textes ont été inclus dans un recueil édité par John Updike intitulé « Meilleures nouvelles américaines du siècle ». Si certaines nouvelles me sont tombées des mains il apparait que l'auteur alterne fort harmonieusement les aspects humoristiques et les aspects plus dramatiques. "Franck est plus difficile à comprendre. Un soir, il y a une ou deux semaines, j'ai cru que nous étions vraiment à l'écoute l'un de l'autre, communiquant par télépathie, et quand je me suis mise au lit, prête à lui parler, je me suis rendue compte que les vibrations existaient vraiment : c'étaient ses ronflements."
Nouvelles et courts récits

De même que s’habiller ou voyager, lire est une activité qui, au bout du compte, peut être au service d’une ambition. Il s’agit de se réinventer, de s’imaginer plus fort, plus authentique, capable de s’élever au-dessus des circonstances et de prendre un nouvel élan pour affronter le monde. Ainsi, une autre version de nous-mêmes apparaît en notre for intérieur : elle nous ressemble, mais elle est un peu plus sophistiquée, plus intéressante, plus proche de qui nous voudrions être…. Thomas Chatterton Williams
Le Monde Publié le 22 août 2025
Le Voyage Oublié

Silvana Ocampo
En attendant un bouquin perdu dans les limbes de fnac.com (qui n’arrivera jamais), j’ai lu avec attention l’ouvrage d’une journaliste sur Silvana Ocampo (déjà chroniqué ici). L’ouvrage documentaire de Mariana Enriquez (la petite soeur), truffé de citations de références et d’entretiens, s’il ne narre pas la vie de l’auteure m’a donné envie de lire son premier recueil de nouvelles.
Les vingt-huit nouvelles du Voyage Oublié sont un moment d’apnée ou chaque page tend à basculer vers l`inconcevable ou l’angoisse.
Cette Œuvre de jeunesse est trempée dans l’histoire et l’enfance de cette femme, née à Buenos Aires en 1903, libre et hippie avant l’heure. Silvina Ocampo est reconnue aujourd’hui comme auteure majeure de la littérature argentine. Ce premier recueil, paru en 1937, aborde les thèmes qui seront son ciment, l’enfance, ses 6 sœurs, les multiples maisons que sa famille nantie possédait, la cruauté des adultes et leur perversion, les traumatismes et l’abandon.
Malgré les craintes, l’esprit poétique, fantastique et angoissant exsude de ces textes de jeunesse.
Elizabeth O'Connor

Elizabeth O'Connor vit à Birmingham. Ses nouvelles ont été publiées dans The White Review et Granta, seul ce court roman est traduit en français à ce jour. C’est un joli récit écrit comme un témoignage lent et percutant sur la fin d’une époque au pays de Galle. Chaque chapitre, comme le journal de cette jeune femme forme le récit : En 1938, Manod a dix-huit ans, elle vit sur une petite île battue par les tempêtes au large du pays de Galles avec sa soeur cadette et son père pêcheur de homards. Elle aimerait partir sur le continent et devenir professeure. « Chacun des habitants de l'île possède une graine de sagesse, une affinité avec la terre. Comme si l'eau contenue dans leur corps s'était déversée pour créer la mer, tant elle leur est familière. »
J.M.G. Le Clézio

Huit nouvelles écrites au fil des ans, huit personnages. Même s’il ne fallait lire que la dernière : Etrebemma, on y comprendrait que le récit court a parfois la force d’un roman. L’auteur déclare :
« mon objectif est de faire naître chez le lecteur un sentiment de révolte face à l’injustice », ici il dit ce qu’on ne voit plus, or désormais, l’indignation a laissé la place à la distance qui sépare les faits. Ce ne serait que le seul écueil de cette œuvre admirablement écrite d’une plume limpide.
Jorge Luis Borges

Le Livre de Sable
Jorge Luis Borges est né Buenos Aires , le 24/08/1899. Écrivain, et auteur, il est principalement connu pour ses nouvelles. Le livre de sable est publié en 1975, Borges y raconte une rencontre qu'il aurait eue, jeune homme, avec... lui-même, vieil homme, aveugle, quelque temps avant sa mort en 1986. Le paradoxe s’étire au cours de ces nouvelles étonnantes et érudites, qui rappellent l’importance de cet auteur du XX siècle, laissons-lui le mot de « l’afin » :
« On discutait du problème de la connaissance. L'un de nous évoqua la thèse platonicienne selon laquelle nous avons déjà tout connu dans un monde antérieur, de sorte que connaître c'est reconnaître ; mon père - je crois bien que c'est lui - dit que Bacon prétendait que si apprendre c'est se souvenir, ignorer n'est en fait qu'avoir oublié. »
Kenneth Cook

Le koala tueur et autres histoires du Bush.
Rangez vos idées toutes faites sur l'Australie, infestée de crocodiles géants et de serpents mortels, même si vous pensiez que les koalas étaient des animaux sympathiques, « Leur ressemblance avec les nounours est une vile supercherie » Ouvrez ce livre et en 15 nouvelles, partez en voyage avec cet excellent écrivain Australien, ce sera comme marcher la nuit dans le bush, une visite que vous n’oublierez jamais, tout y est bien plus dangereux et tellement drôle !
Julien Gracq

Les eaux étroites
Ce texte court de 1976 est une lente description d’une promenade en 70 pages, C’est le mini écrit idéal pour arpenter l’univers littéraire de cet auteur qui refusa le Goncourt. Il permet de s’immerger dans cette plume si parfaite, qu’il commentait lui-même ainsi :
« …la puissance d’envoûtement des excursions magiques, comme l’a été pour moi celle de l’Evre, tire sa force de ce qu’elles sont toutes à leur manière des « chemins de la vie »
Silvina Ocampo

« Soy íntima », dit-on souvent en pensant que l’écrivaine minait le réel en y introduisant étrangeté et cruauté. Silvina Ocampo brouille les pistes sans cesses et propose dans ses Nouvelles, une peinture de petites villes de la périphérie de Buenos aires, des vies et singularités des familles aristocratiques ou fortunée de la fin du 19 éme et début du 20ème siècle Argentin. Déroutant et résolument moderne.
Autobiografía de Irene (rautobiographie d’Irène) publié en 1948 est et reste un texte essentiel du genre.
"Quand elle rentra, il n'y avait personne à la maison. Elle ouvrit la fenêtre à deux battants, respira l'air du soir. Elle vit alors les objets alignés le long du mur de sa chambre, comme elle avait rêvé qu'elle les verrait. Elle s'agenouilla pour les caresser. Elle perdit la notion du jour et de la nuit. Elle vit que tous ces objets avaient un visage, cet horrible visage qu'ils acquièrent quand nous les avons contemplés trop longtemps."
Artur Nersesian

Dogrun
Nersesian continue son récit de Big Apple commencé avec FuckUp en 1991, les générations s’y succèdent. Dogrun est un roman de courtes peintures réalistes et réussies. J’ai failli lâcher son bouquin avant de comprendre que l’histoire totalement décalée de cette fille, une trentenaire qui ballade le chien et les cendres de son ex copain dans New York, n’est qu’un prétexte pour nous entraîner dans une visite d’un quartier. On y croise et recroise des personnages qui finalement deviennent les éléments de la ville. NY faite de ses émotions, ses loosers sans panache, artistes ratés et pitoyables, cette cité d’équivoques et d’amants qui se cherchent de bars en soirées comme on chercherait un sens à une vie qui n’en a jamais eu.
Le récit rebondit ainsi jusqu’à l’attachement à cette faune aussi désoeuvrée et larguées raconté avec la distance et l’humour qui s’impose. L’amour et l’abnégation de ce pauvre chien pour ses humains laissent à penser qu’il y a encore vraiment de quoi espérer dans la gent canine.
" Vivre à une époque où les attentes avaient été revues à la baisse permettait d'y trouver quelques avantages prémâchés. Les standards de notre temps étaient tombés si bas que j'avais échoué à être une ratée. Il ne me restait plus rien. Même m'apitoyer sur mon sort, elles m'en avaient privée."
Loren Groff

Floride - (nouvelles)
"Dans la journée, quand mes fils sont à l’école, je ne peux m’empêcher de lire des articles sur les désastres qui frappent le monde, les glaciers qui se meurent tels des êtres vivants, le vortex de déchets du Pacifique, les centaines d’espèces qui s’éteignent sans même qu’on le sache, millénaires effacés comme s’ils n’avaient aucune valeur. Je lis, plongée dans un chagrin sauvage, à croire que la lecture peut calmer cet insatiable besoin de deuil, alors qu’au contraire, elle ne fait que l’attiser."
On dit et écrit beaucoup de bien de cette écrivaine - Son travail a été présenté dans The New Yorker, The Atlantic et Harper's - ses nouvelles se déroulent en Floride où vit l’autrice, derrière les images de carte postale, se cachent des situations souvent ambigües. Je réserve mon impression dans l’immédiat, attendant de lire un autre de ses ouvrages. J'aime l'idée qu'il ne faudrait lire un auteur que par deux ou trois livres consécutifs.
À propos : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/10/contre-la-censure-j-irai-jusqu-au-bout-en-floride-l-ecrivaine-lauren-groff-cree-un-sanctuaire-des-livres-bannis_6640215_3210.html
Luis Sepulveda

La lampe d’Aladino
Inégal mais drôle , amusant, un recueil de nouvelles qui ranime le genre.
"L’Hôtel Z a peut-être définitivement intégré l’album des souvenirs de tous ceux qui, comme moi, sont passés par là, ont écrit leurs noms dans le registre, occupé des chambres avec le tournoiement paresseux des ventilateurs pour seule compagnie, bu du rhum et de la cachaça, mis de l’ordre dans leurs passions et leurs idées, bercés par la pluie, et décidé de ce qu’ils allaient faire de cette foutue habitude de vivre."
Gaëlle Josse

À quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?
33 histoires courtes, parfois de deux pages, d’une émotion, d’un moment, d’une vie. On ne s’y ennuie jamais, la poésie accompagne les nuits de cette plume.
« Face à la longue plaine qui peu à peu dévore, engloutit, demeure un point minuscule à la fenêtre, vigie immobile au milieu de la ville, incorporée à l'immensité de la nuit des hommes.
Que racontent ces silhouettes silencieuses à la grande nuit bleue ? »
Frederic Berthet

Felicitad
Des nouvelles comme il en faudrait tant, elles sont drôles, enlevées, parfaitement écrites et toujours si parisiennes, je dirais presque «Modianesque» ! Je n’avais jamais lu ce livre sortit en 1993, je ne regrette pas.
Frederic Berthet est un écrivain mondain, on déplore parfois qu’il arpentât les soirées au lieu de noircir des cahiers. Mais n’y trouvait-il pas la matière première de ces histoires ? Comme Felicitad, cette impétueuse jeune femme : « elle m’expliqua qu’il existait deux catégories de bulles de champagnes, celles qui remontaient tout de suite à la surface, et celles qui, restant au fond, retenaient leur respiration plus longtemps que les autres. » Ou « Sixtine, elle disait qu’elle aimait les scorpions, les yeux bleus, Oscard Wilde, les gens qui parlaient peu et comme voiture les Panther-Lima. Elle n’aimait pas les endives, détestait tomber amoureuse, mais adorait les réconciliations. »
Berthet est mort en 2003 à 49 ans, il laisse une œuvre trop maigre. Du coup on réédite ses rubriques (la table ronde) à peine une cinquantaine d’articles littéraires, il chroniquait au Figaro quand le journal n’était que de droite,.. Si c’était aujourd’hui, j’ose imaginer qu’il ne s’y serait pas plu, ou pire : n’aurait pas été invité. Toujours est-il qu’il résume sa philosophie en quelques lignes :
« Ce n’était pas très difficile d’être romantique, ces années-là, vous savez. On était romantique sans le faire exprès — et on finissait par payer le prix sans même s’en être aperçu. »
Jan Carson

Le fantôme de la banquette arrière - (nouvelles)
L’Irlande du nord est grise et pluvieuse comme les nouvelles de cette écrivaine. La plume de Carson est sans filtres et ses personnages semble amputés de toute trace d’empathie. Reste au fil de ces nouvelles une peinture cruelle d’une Irlande du Nord où, comme dans les banlieues blafardes de l‘empire, traîne des survivants sans espoir. Aussi drôle et terrifiant qu’un discourt de Boris Johson.
Graham Swift

Les nouvelles de cet auteur anglais publiées, pour certaines, dans The Télégraph, New Yorker et l’Atlantic, ont pour leitmotive : la mémoire et les résurgences. D’un simple souvenir surgit une vision neuve du présent. Où, la confrontation de ce qui fut un acte déterminent ou banal du passé du passé - durant la guerre, une jeune fille, au mépris des convenances, s’assoit dans le bus prés d’un soldat américain noir, et engage la conversation - s’entrechoque avec nos vies 8o années plus tard.
Certains textes sont, par contre exagérément longs et fastidieux, et semblent se perdre, comme leur narrateur, en conjectures. Swift tortillant à dessein les introspections des personnages. Si les séquelles de la guerre sur nos mémoires et notre vision du monde sont indéniables, l’auteur parvient à nous convaincre que, de manière induite, le traumatisme est plus profond dans la civilisation qu’il n’y paraît, et que les conflits laissent plusieurs générations après, des traces douloureuses et des blessures morales jusqu’aux petits enfants que nous sommes. "Il existait deux choses, généralement en bois, spécifiquement destinées à accueillir un être humain. Deux objets de menuiserie. Une porte et un cercueil."
