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Chroniques 

Short story

De même que s’habiller ou voyager, lire est une activité qui, au bout du compte, peut être au service d’une ambition. Il s’agit de se réinventer, de s’imaginer plus fort, plus authentique, capable de s’élever au-dessus des circonstances et de prendre un nouvel élan pour affronter le monde. Ainsi, une autre version de nous-mêmes apparaît en notre for intérieur : elle nous ressemble, mais elle est un peu plus sophistiquée, plus intéressante, plus proche de qui nous voudrions être…. Thomas Chatterton Williams
Le Monde Publié le 22 août 2025

Artur Nersesian

Dogrun
Nersesian continue son récit de Big Apple commencé avec FuckUp en 1991, les générations s’y succèdent. Dogrun est un roman de courtes peintures réalistes et réussies. J’ai failli lâcher son bouquin avant de comprendre que l’histoire totalement décalée de cette fille, une trentenaire qui ballade le chien et les cendres de son ex copain dans New York, n’est qu’un prétexte pour nous entraîner dans une visite d’un quartier. On y croise et recroise des personnages qui finalement deviennent les éléments de la ville. NY faite de ses émotions, ses loosers sans panache, artistes ratés et pitoyables, cette cité d’équivoques et d’amants qui se cherchent de bars en soirées comme on chercherait un sens à une vie qui n’en a jamais eu.

Le récit rebondit ainsi jusqu’à l’attachement à cette faune aussi désoeuvrée et larguées raconté avec la distance et l’humour qui s’impose. L’amour et l’abnégation de ce pauvre chien pour ses humains laissent à penser qu’il y a encore vraiment de quoi espérer dans la gent canine.

" Vivre à une époque où les attentes avaient été revues à la baisse permettait d'y trouver quelques avantages prémâchés. Les standards de notre temps étaient tombés si bas que j'avais échoué à être une ratée. Il ne me restait plus rien. Même m'apitoyer sur mon sort, elles m'en avaient privée."

Loren Groff

Floride - (nouvelles)
"Dans la journée, quand mes fils sont à l’école, je ne peux m’empêcher de lire des articles sur les désastres qui frappent le monde, les glaciers qui se meurent tels des êtres vivants, le vortex de déchets du Pacifique, les centaines d’espèces qui s’éteignent sans même qu’on le sache, millénaires effacés comme s’ils n’avaient aucune valeur. Je lis, plongée dans un chagrin sauvage, à croire que la lecture peut calmer cet insatiable besoin de deuil, alors qu’au contraire, elle ne fait que l’attiser."

On dit et écrit beaucoup de bien de cette écrivaine - Son travail a été présenté dans The New Yorker, The Atlantic et Harper's - ses nouvelles se déroulent en Floride où vit l’autrice, derrière les images de carte postale, se cachent des situations souvent ambigües. Je réserve mon impression dans l’immédiat, attendant de lire un autre de ses ouvrages. J'aime l'idée qu'il ne faudrait lire un auteur que par deux ou trois livres consécutifs.


À propos : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/10/contre-la-censure-j-irai-jusqu-au-bout-en-floride-l-ecrivaine-lauren-groff-cree-un-sanctuaire-des-livres-bannis_6640215_3210.html

Luis Sepulveda

La lampe d’Aladino
Inégal mais drôle , amusant, un recueil de nouvelles qui ranime le genre.
"L’Hôtel Z a peut-être définitivement intégré l’album des souvenirs de tous ceux qui, comme moi, sont passés par là, ont écrit leurs noms dans le registre, occupé des chambres avec le tournoiement paresseux des ventilateurs pour seule compagnie, bu du rhum et de la cachaça, mis de l’ordre dans leurs passions et leurs idées, bercés par la pluie, et décidé de ce qu’ils allaient faire de cette foutue habitude de vivre."

Gaëlle Josse

À quoi songent-ils, ceux que le sommeil fuit ?
33 histoires courtes, parfois de deux pages, d’une émotion, d’un moment, d’une vie. On ne s’y ennuie jamais, la poésie accompagne les nuits de cette plume.

« Face à la longue plaine qui peu à peu dévore, engloutit, demeure un point minuscule à la fenêtre, vigie immobile au milieu de la ville, incorporée à l'immensité de la nuit des hommes.
Que racontent ces silhouettes silencieuses à la grande nuit bleue ? »

Frederic Berthet

Felicitad
Des nouvelles comme il en faudrait tant, elles sont drôles, enlevées, parfaitement écrites et toujours si parisiennes, je dirais presque «Modianesque» ! Je n’avais jamais lu ce livre sortit en 1993, je ne regrette pas.
Frederic Berthet est un écrivain mondain, on déplore parfois qu’il arpentât les soirées au lieu de noircir des cahiers. Mais n’y trouvait-il pas la matière première de ces histoires ? Comme Felicitad, cette impétueuse jeune femme : « elle m’expliqua qu’il existait deux catégories de bulles de champagnes, celles qui remontaient tout de suite à la surface, et celles qui, restant au fond, retenaient leur respiration plus longtemps que les autres. » Ou « Sixtine, elle disait qu’elle aimait les scorpions, les yeux bleus, Oscard Wilde, les gens qui parlaient peu et comme voiture les Panther-Lima. Elle n’aimait pas les endives, détestait tomber amoureuse, mais adorait les réconciliations. »
Berthet est mort en 2003 à 49 ans, il laisse une œuvre trop maigre. Du coup on réédite ses rubriques (la table ronde) à peine une cinquantaine d’articles littéraires, il chroniquait au Figaro quand le journal n’était que de droite,.. Si c’était aujourd’hui, j’ose imaginer qu’il ne s’y serait pas plu, ou pire : n’aurait pas été invité. Toujours est-il qu’il résume sa philosophie en quelques lignes :

« Ce n’était pas très difficile d’être romantique, ces années-là, vous savez. On était romantique sans le faire exprès — et on finissait par payer le prix sans même s’en être aperçu. »

Jan Carson

Le fantôme de la banquette arrière - (nouvelles)
L’Irlande du nord est grise et pluvieuse comme les nouvelles de cette écrivaine. La plume de Carson est sans filtres et ses personnages semble amputés de toute trace d’empathie. Reste au fil de ces nouvelles une peinture cruelle d’une Irlande du Nord où, comme dans les banlieues blafardes de l‘empire, traîne des survivants sans espoir. Aussi drôle et terrifiant qu’un discourt de Boris Johson.

Graham Swift

Les nouvelles de cet auteur anglais publiées, pour certaines, dans The Télégraph, New Yorker et l’Atlantic, ont pour leitmotive : la mémoire et les résurgences. D’un simple souvenir surgit une vision neuve du présent. Où, la confrontation de ce qui fut un acte déterminent ou banal du passé du passé - durant la guerre, une jeune fille, au mépris des convenances, s’assoit dans le bus prés d’un soldat américain noir, et engage la conversation - s’entrechoque avec nos vies 8o années plus tard.
Certains textes sont, par contre exagérément longs et fastidieux, et semblent se perdre, comme leur narrateur, en conjectures. Swift tortillant à dessein les introspections des personnages. Si les séquelles de la guerre sur nos mémoires et notre vision du monde sont indéniables, l’auteur parvient à nous convaincre que, de manière induite, le traumatisme est plus profond dans la civilisation qu’il n’y paraît, et que les conflits laissent plusieurs générations après, des traces douloureuses et des blessures morales jusqu’aux petits enfants que nous sommes. "Il existait deux choses, généralement en bois, spécifiquement destinées à accueillir un être humain. Deux objets de menuiserie. Une porte et un cercueil."

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