La mer la mer
[...] des gens qui n'étaient pas fous, ont cru pouvoir affirmer que ce monde était un rêve ou, ce qui revient au même, que ce monde rêvait. Julien Gracq

J’ai retrouvé ce projet abandonné : une grande toile qui était en rouleau, datant du temps en terres lointaines.
Le lin brut y est marqué par le silence de la rue, par l’hiver qui avaient arraché le crépi à l'aplomb des fenêtres et des marches de l'escalier de la cour. On n’avait pas vu le soleil depuis une centaine de jours. Je me souviens m’être dit que je ne devais pas peindre seulement ce que je voyais par la porte cochère donnant sur la rue, mais ce que j’observais en moi. Ici, des souvenirs de sentiments oubliés.
Quelle étrangeté : il y avait une ambiance d’errance distraite, comme on se promènerait dans les rues pour se défaire des souvenirs démesurés tatoués sur les murs. La ville en hivers, avec cet air sournois, ces bâtiments éventrés, racontant les paysages sobres en bordure d’un rêve comme à une lisière de la nuit. Et je me rappelle avoir vu cette femme au café, lisant Iris Murdoch en terrasse, avec manteau, gants et bonnet sur la tête. J’ai pensé alors que j’allais m’asseoir près d’elle et lui expliquer, dans mon pire anglais, que j’avais été l’élève de la philosophe, mais elle aurait inévitablement et catastrophiquement plongé son regard dans le mien et je serais tombé amoureux :
« Par bonheur, on oublie ses liaisons amoureuses comme on oublie ses rêves. »
extrait de La mer, la mer





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